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Une librairie, c’est une structure qui pense
- Gabriella Kinté Garbeau

J’ai rencontré Gabriella « Kinté » Garbeau sur la Plaza Saint-Hubert à Montréal, grouillante de piétons, alors que le mercure dépassait les 35 degrés.  Malgré la chaleur accablante, la jeune femme propose que l’on s’installe à l’extérieur.  Devant la vitrine du commerce, décorée d’une superbe illustration réalisée par Maliciouz dans le cadre du mois de l'héritage haïtien, nous nous installons pour discuter et « regarder passer les gens », chose que Gabriella fait avec une affection manifeste. « J’aime vraiment ça ici. À la base, le projet de librairie avait été pensé pour un quartier populaire et diversifié comme Montréal-Nord, mais je me rends compte depuis notre déménagement précipité de l’année dernière, pandémie oblige, que l’accueil est vraiment chaleureux ». Comme quoi les bonnes idées voyagent bien et s’ancrent bien là où elles sont nécessaires. 

Gabriella Kinté Garbeau
Gabriella Kinté Garbeau. Crédit: Instagram @empressgabriella

Librairie Racines: la naissance d’une vision

Racines est, depuis août 2020, annexée au Ausgang, cet espace pluridisciplinaire/salle de spectacle bien connu dans la métropole montréalaise. Avant le déménagement, la librairie occupait un local depuis 3 ans dans Montréal-Nord. Gabriella se souvient de la naissance du projet: « Quand on était étudiants au cégep Marie-Victorin, si on voulait sortir de l’école, il n’y avait pas grand-chose à faire. Il n’y avait pas vraiment d’endroit dédié aux livres, aux spectacles, dans ce secteur. Un jour, je me suis tannée de la cafétéria ».

La jeune femme, alors forte de son DEC en travail social et d’une formation en création d’entreprise délivrée par la SEDEC de Montréal-Nord, s’est lancée dans l’action en y fondant une librairie fédératrice, prônant des valeurs fondamentalement antiracistes, et dotée du mandat suivant: mettre de l’avant les auteurs issus des communautés culturelles et/ou des ouvrages contenant des représentations diversifiées.  D’abord pour que les communautés y retrouvent leurs propres histoires, mais aussi pour ouvrir un espace de dialogue, un lieu de rencontre: « La grande majorité des livres sont écrits par des personnes racisées, mais pas exclusivement. L’important c’est que le créateur (et éventuellement le lecteur) saisisse l'importance de vivre avec des récits issus de la diversité. C’était vrai sur Henri-Bourassa et c’est vrai ici aussi: on ne fait pas juste vendre des livres; on mobilise, on rencontre, on discute. J’ai souvent des conversations incroyables avec les clients ». Ces derniers, précise Gabriella, ne sont également pas tous issus des communautés culturelles, au contraire. Plusieurs personnes blanches de tout acabit viennent ici dans l’espoir de trouver des outils pour nourrir leurs démarches progressistes et/ou simplement choisir un bon livre.  

Ça donne espoir, selon Gabriella: « J’ai toujours pensé que les clubs de lecture, comme organisation, et plus largement les livres qu’on y lit, créent une base commune pour tenir des discussions essentielles à l’avancement de la société ». Pour elle, la réflexion (et implicitement, le changement) passe par l’action mais d’abord par les mots. Ceux qu’on choisit de prononcer, mais aussi et surtout, ceux qu’on s’abstient d’employer, faute de cran. 

Crédit: page Facebook de Librairie Racines

Jeune, talentueuse et noire

Gabriella, qui pulse d’une force tranquille et qui est, sans jeu de mots, très enracinée, est une entrepreneure chevronnée. Elle s’est vu mériter non pas un, mais bien deux prix lors du Gala Dynasties 2021, soit « Entrepreneure de l’année » et « Entreprise engagée de l’année ». Ce n’est pas rien. Elle est aussi mère, militante et autrice. Elle porte le projet de Racines depuis sa création. Sa mission: décoloniser les esprits et responsabiliser les individus. Elle s’exprime à ce sujet avec assurance et finesse:   

Notre imaginaire est construit entre autres avec le contenu de nos bibliothèques. Souvent on ne se rend pas compte que nos choix, qu’on croit naturels, sont en fait conditionnés, influencés. Quand on prend un peu de recul et qu’on se met au défi sincèrement en regardant nos rayons très homogènes, on se dit qu’on pourrait ouvrir un peu ses horizons et s’adresser la question: “Pourquoi?”. Dans ces moments-là, c’est pertinent de fréquenter des lieux comme Racines pour s’aiguiller. Je crois que chacun peut se prendre en charge dans sa démarche. Tout le monde sait ce qui se passe. On en est à l’étape de bouger.

« C’est sûr qu’on n’a pas une aussi grande surface que d’autres bannières dans le monde du livre, mais on sélectionne avec soin notre contenu », affirme-t-elle avec aplomb. « En plus, on livre partout au Canada. On rejoint les gens partout. Si tu t’intéresses à certains sujets comme le racisme, le féminisme, l’homophobie, etc. c’est plus intéressant de faire des achats dans une boutique où la sélection a été réfléchie en ce sens ». C’est aussi, précise-t-elle, plus conséquent d’acheter ce genre d’ouvrages dans des entreprises indépendantes et de surcroit, lorsque c’est possible, dans une entreprise possédée et opérée par une femme noire.  Il suffit de cueillir les statistiques sur les iniquités économiques engendrées par la discrimination sous toutes ses formes pour achever de nous convaincre de mettre notre dollar là où ça compte. Gabriella prêche d’ailleurs allègrement par l’exemple. 

« En tant que commerçante de la rue Saint-Hubert, par exemple, je dépense dans ma communauté. J’achète de mes voisins, qui en retour viennent chez moi. Notre argent est souvent recyclé à même la plaza, sans la quitter pendant des cycles. C’est logique et bénéfique pour tout le monde ».  

Crédit: page Facebook de Librairie Racines

Appel à tous

« Chaque personne que je rencontre individuellement peut et veut faire quelque chose pour décoloniser et diversifier sa pensée. Je constate que les Québécois veulent acheter local. Par exemple, je sens bien que les jeunes parents veulent des livres québécois avec de la diversité, mais pour l’instant on ne peut que se rabattre sur des livres américains traduits. J’ai envie de lancer un appel aux maisons d’édition et aux acheteurs en librairies: chacun doit faire sa part pour commander, produire et accueillir des histoires dans leur catalogue qui se passent au Québec avec des enfants noirs, autochtones, etc. C’est pour ces enfants qu’on doit avancer. Ceux-là mêmes qui questionnent innocemment leurs parents devant notre tonton Noël noir (peint par Maliciouz) qui trône sur notre vitrine du temps des Fêtes! On entend les gens discuter en famille de racisme et de valeurs inclusives. C’est touchant et important ». 

Art par Maliciouz. Crédit: page Facebook de Librairie Racines

Pour assurer la prospérité de tous les Québécois, il en va de la responsabilité de chacun de se mobiliser et de faire nos devoirs. Notre histoire demeurera incomplète tant que tous les récits qui la composent ne verront pas le jour. Des commerces comme Racines nous engagent résolument sur la bonne voie. À nous de prendre le relais. À nous d’être à l’écoute. À nous de plonger et se décoloniser l’esprit, une fois pour toute! 

Recommandations de lecture

En libraire généreuse et avisée, Gabriella nous quitte avec quelques recommandations pour amorcer (ou poursuivre) notre décolonisation mentale: 

La juste part: Repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains
David Robichaud, Patrick Turmel

« C’est mon prof de philo qui m’a recommandé cet ouvrage lorsque j’étais à l’école. C’était absolument un déclencheur dans mon processus ».

NoirEs sous surveillance : esclavage, répression et violence d'État au Canada 
Robyn Maynard

Gabriella souligne que la formulation du titre même suggère l’existence de quelque chose qui devrait déjà faire consensus tant elle est évidente pour ceux qui en paient les frais. La surveillance organisée et rigoureuse des personnes noires, un certain type de profilage, une violence d’état ciblée, structurelle, indéniablement absolument réelle. 

Kuei, je te salue. Conversation sur le racisme
Deni Ellis Béchard, Natasha Kanapé Fontaine

S’il y a une porte d’entrée pour cheminer vers l’antiracisme, c’est peut-être ici qu’elle se trouve, indique Gabriella: « Il faut lire les auteurs autochtones. Ça commence là. Il y a en ce moment une mouvance de reconnaissance du territoire, c’est le temps de lire cet ouvrage ».

Bonne lecture!

Gardez l’œil ouvert sur les réseaux sociaux de Racines, qui lancera sous peu une campagne de sociofinancement pour assurer la pérennité de l’entreprise à travers l’achat d’un espace qui deviendra la résidence permanente du projet.

 

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